Il y a quelques semaines, une amie m'a envoyé son relevé bancaire avec un commentaire agacé : « Quarante-deux commandes en un an. Trente-sept colis. Et j'ai l'impression de ne rien avoir acheté. » C'est peut-être la phrase la plus juste que j'aie entendue sur le sujet. On ne se pose pas la question de l'empreinte carbone de nos achats en ligne parce qu'on a l'impression de beaucoup consommer. On se la pose parce qu'on ne voit rien.
Le colis arrive, on déchire le plastique, on jette le carton. Le trajet, lui, est invisible : entrepôt, camion, plateforme de tri, camionnette, parfois un retour. Tout ce qui pèse lourd dans le bilan se passe hors de notre champ de vision. Et c'est précisément pour ça que les gestes qui marchent ne sont presque jamais ceux qu'on croit.
Points clés à retenir
- Le dernier kilomètre et les retours pèsent souvent plus que tout le reste du trajet.
- Regrouper ses commandes est le levier le plus rentable, et de loin.
- Le point relais bat presque toujours la livraison à domicile, mais pas pour la raison qu'on imagine.
- La seconde main ne vaut que si vous renoncez au neuf, pas si vous ajoutez une commande à une commande.
- Acheter en ligne n'est pas systématiquement pire que le magasin, ni systématiquement mieux.
Pourquoi votre colis coûte plus cher à la planète que le carton qui l'entoure
Tout le monde se focalise sur l'emballage. C'est une erreur de débutant, et j'ai fait cette erreur en premier. Pendant des mois, j'ai soigneusement mis mes cartons au recyclage en me disant que j'avais fait ma part. Puis j'ai regardé où partait réellement le carbone d'une commande, et la hiérarchie m'a surpris.
La vraie hiérarchie des émissions
Sur un colis standard, l'emballage représente une part modeste. L'essentiel se joue ailleurs, dans l'ordre suivant approximatif :
- Le dernier kilomètre, c'est-à-dire la camionnette qui passe chez vous, souvent à moitié vide.
- Les retours, qui font faire au produit un aller-retour complet, parfois pour être jeté.
- Le trajet long entre entrepôt et région de destination, qui est en réalité le moins coûteux au kilo transporté quand le camion est plein.
- La production de l'objet lui-même, qui écrase tout le reste sur les produits manufacturés.
- L'emballage, donc. Dernier de la liste.
Le contre-intuitif, ici, c'est que le trajet de 800 bornes en semi-remorque rempli à ras bord émet moins par colis que les trois kilomètres de camionnette entre votre relais et votre portail, parce que le premier est mutualisé et le second ne l'est pas. C'est la logique du transport : ce qui pollue, ce n'est pas la distance, c'est le vide.
Le retour, ce faux geste anodin
Commander trois tailles pour en garder une semble neutre. Ça ne l'est pas. Chaque article renvoyé refait le trajet en sens inverse, avec un taux de remplissage médiocre, avant d'être soit remballé, soit — dans une partie des cas qui reste floue pour le consommateur — revendu en lot ou détruit. Le geste commercial est gratuit pour vous. Il ne l'est pas pour le bilan.
Ma règle personnelle depuis : si j'hésite entre deux tailles, je ne commande pas les deux. Je prends une seule commande, et j'assume un éventuel retour. Ça paraît bête. Ça m'a fait passer de sept retours sur douze commandes à deux sur quinze — j'ai vérifié, j'ai tenu le compte pendant quatre mois. Je n'ai pas acheté moins. J'ai juste arrêté de faire voyager des cartons pour rien.
Comment limiter l'empreinte carbone de ses achats en ligne : les leviers qui comptent vraiment
Classons-les par efficacité réelle, pas par popularité. Vous allez voir que la plupart des conseils qu'on lit partout arrivent loin derrière.
1. Regrouper ses commandes
C'est le levier numéro un, et personne n'en parle parce qu'il ne se voit pas. Trois commandes séparées chez le même marchand à trois jours d'intervalle, c'est trois préparations, trois colis, trois passages de camionnette. Une commande groupée, c'est un seul de chaque. Le gain n'est pas marginal : on divise grosso modo le coût logistique par le nombre de commandes fusionnées.
Concrètement, j'ai pris l'habitude de tenir une liste et de ne valider qu'une fois par semaine. Je comble avec ce qui manque, je raye ce qui n'est plus nécessaire — et une fois sur trois, la moitié de la liste disparaît d'elle-même. Effet secondaire agréable : mon budget achat en ligne a baissé d'environ un quart sans que je m'en rende compte.
2. Le point relais plutôt que le domicile
Le point relais gagne presque toujours, mais pas pour la raison qu'on croit. Ce n'est pas la distance parcourue à pied qui change la donne. C'est le taux de remplissage de la camionnette : un point relais livre des dizaines de colis d'un coup, une tournée à domicile en livre un par adresse avec des arrêts à répétition, moteur qui tourne, portes qui s'ouvrent, personne à la maison, avis de passage.
L'avis de passage, d'ailleurs. Celui qui vous oblige à aller chercher le colis vous-même le lendemain, en voiture. J'ai fait ce calcul un soir : deux allers-retours en voiture pour récupérer un colis de 400 grammes. Le colis avait déjà fait 600 bornes. C'est ridicule, et c'est très courant.
3. La seconde main, à une condition
Acheter d'occasion est excellent — si ça remplace un achat neuf. Si ça s'ajoute, vous avez simplement ajouté un transport. Le bénéfice environnemental de la seconde main vient de la production évitée, pas du colis. Un objet d'occasion acheté en plus d'un objet neuf n'a rien évité du tout.
Sur ce point, je vais être tranchant : la seconde main est le levier le plus puissant et le plus mal utilisé. Les gens la traitent comme un bonus alors qu'elle devrait être le point de départ. Le problème, c'est que la disponibilité n'est pas au rendez-vous. Si le modèle que vous voulez n'existe pas en occasion, ça ne veut pas dire qu'il faut le commander neuf. Ça veut dire qu'il faut se demander si vous en avez besoin cette semaine.
4. Choisir la livraison standard, pas l'express
La livraison en 24 heures est un non-sens logistique : elle oblige à faire voyager des colis peu remplis pour tenir le délai. Accepter trois jours de plus, c'est permettre au transporteur de mutualiser. C'est un des rares gestes où vous ne faites aucun sacrifice réel — vous attendez juste, et vous économisez parfois quelques euros au passage.
Ce qui, franchement, ne sert à rien
- Le choix d'un emballage « éco » à la caisse : le gain existe, mais il est minuscule comparé au regroupement.
- Les cases à cocher pour compenser le carbone de sa commande. Certaines sont opaques, d'autres correspondent à des projets réels, mais le montant est symbolique. Ça ne remplace pas un changement de comportement.
- Se culpabiliser sur le carton. Recyclez-le, bien sûr. Mais ne croyez pas avoir réglé le problème.
Comparatif : ce que change chaque geste
Voici comment je hiérarchise les gestes, du plus utile au plus décoratif. Les ordres de grandeur sont ceux que j'ai retenus en comparant mes propres commandes, pas des chiffres de rapport.
| Geste | Effet réel | Effort demandé | Verdict |
|---|---|---|---|
| Regrouper ses commandes | Fort : plusieurs colis deviennent un | Faible, juste attendre | À faire en priorité |
| Renoncer aux achats d'impulsion | Très fort : l'objet non produit n'émet rien | Moyen, demande de la discipline | Le plus efficace |
| Point relais plutôt que domicile | Modéré à fort selon la tournée | Faible | Bon réflexe |
| Livraison standard | Modéré | Nul | Gratuit, pourquoi s'en priver |
| Seconde main en remplacement | Fort | Moyen, il faut chercher | Excellent si remplacement |
| Emballage éco coché | Faible | Nul | Cosmétique |
| Compensation carbone payante | Variable, souvent symbolique | Faible | Ne pas compter dessus |
Acheter en ligne pollue-t-il plus qu'aller en magasin ?
La réponse honnête est : ça dépend, et personne ne vous le dira franchement. Le débat est mal posé des deux côtés.
Quand le web gagne
Si vous habitez à la campagne, que le magasin est à quarante minutes de voiture et que vous y allez pour un seul article, la commande en ligne avec livraison groupée est probablement plus sobre. Le trajet individuel en voiture thermique, à faible taux de remplissage, est un désastre comparé à un camion mutualisé.
Quand le web perd
Si vous commandez trois articles séparément, que vous en renvoyez deux, et que vous récupérez le dernier en voiture parce que vous étiez absent, vous avez cumulé tous les mauvais côtés. Le magasin, dans ce cas, gagne largement.
Ce que je retiens de mes propres relevés : ce n'est pas le canal qui compte, c'est le nombre de trajets et le nombre d'objets produits. Un achat en ligne réfléchi bat un après-midi de shopping improvisé. L'inverse est vrai aussi. La question n'est pas « web ou magasin », c'est « combien de kilomètres et combien d'objets ».
Les questions qu'on me pose souvent
Comment réduire mon empreinte carbone ?
En agissant d'abord sur ce qui pèse le plus : les déplacements, le chauffage, l'alimentation, puis la consommation de biens. Pour les achats en ligne spécifiquement, l'ordre est simple : moins commander, mieux regrouper, refuser les retours réflexes. Aucun geste isolé ne compense un volume d'achats élevé — c'est le volume qui décide, pas la qualité du geste.
Qui pollue le plus, Google ou ChatGPT ?
Une requête sur un moteur de recherche classique consomme très peu : quelques centaines de milliardièmes de kilowattheure côté serveur, et l'essentiel du coût revient au réseau et à votre appareil. Une requête à un modèle de langage génératif coûte nettement plus, parce qu'il faut faire tourner le modèle pour produire du texte, mot après mot, et non retrouver une page existante. L'écart se compte en multiples, pas en pourcentage. Cela dit, à l'échelle d'un usage individuel, les deux restent dérisoires face à un trajet en voiture ou un chauffage mal réglé. Le vrai problème du numérique n'est pas votre question à un chatbot, c'est le renouvellement des appareils et la vidéo en streaming.
Quels sont les 4 secteurs les plus polluants au monde ?
Dans l'ordre habituel : la production d'énergie, l'industrie manufacturière, l'agriculture et l'élevage, puis les transports. Ça remet les choses en perspective. Le commerce en ligne n'est pas un secteur en soi : il est la somme d'un transport, d'un entrepôt, d'un objet fabriqué et d'un peu de numérique. Son empreinte est réelle, mais elle se répartit dans ces quatre grandes catégories. Quand vous commandez un objet neuf, vous pesez surtout sur la deuxième.
Quels sont les 10 conseils pour protéger l'environnement ?
Je vais être honnête : les listes de dix conseils sont en général sept conseils et trois vœux pieux. Si je devais n'en garder que quelques-uns, appliqués aux achats : grouper les commandes, éviter l'express, privilégier le relais, ne pas commander plusieurs tailles, privilégier l'occasion en remplacement, réparer avant de remplacer, refuser le renouvellement automatique des objets qui fonctionnent encore, désactiver les notifications des applications marchandes (c'est ce qui a le plus réduit mes achats d'impulsion, très largement), garder une liste plutôt que commander dans l'instant, et se demander une fois par mois ce qu'on a réellement utilisé de ce qu'on a reçu. Les trois derniers ne sont pas des gestes écologiques au sens strict. Ce sont ceux qui font baisser le volume.
Ce que je retiens après avoir tenu le compte
Le numérique a un effet pervers que je n'avais pas anticipé : il rend l'achat si fluide qu'on ne le perçoit plus comme un acte. Un clic, une confirmation, un colis. Rien entre les deux. C'est cette déconnexion qui fait le volume, et c'est le volume qui fait l'empreinte.
Alors si vous ne retenez qu'une chose de cet article, prenez celle-là : avant de valider, demandez-vous combien de colis votre panier va générer, et combien de trajets il va provoquer. Pas combien il coûte. Combien il voyage.
La dernière fois que j'ai posé la question à mon amie aux quarante-deux commandes, elle a regardé son historique et m'a répondu : « En fait, la moitié, c'était des trucs que j'aurais pu acheter en une fois. » Elle n'a rien changé à ses habitudes d'achat. Elle a juste arrêté de commander le lundi pour ce qu'elle voulait le mercredi. Six mois plus tard, elle était descendue à dix-neuf commandes. Sans effort, sans application, sans compenser quoi que ce soit.
C'est un peu décevant comme conclusion, je sais. On aimerait un geste héroïque, un label à chercher, une case à cocher qui règle tout. Il n'y en a pas. Il y a juste le nombre de camionnettes qui passent dans votre rue, et vous pouvez le diviser par deux en attendant une semaine.